ExclusifLe livre "coup de gueule" de l'ancien juge Patrick Keil
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Ce 14 août 2008, Patrick Keil, celui qui était encore l’un des substituts du procureur de la République de Montpellier, mais aussi l’ex-juge de l’affaire Festina, devenait le numéro d’écrou 12 211Y. Et ce, à la suite de sa mise en examen pour "corruption passive et active". L’affaire avait fait l’effet d’une bombe dans le monde feutré de la magistrature. Quatorze mois plus tard, Midi Libre a rencontré à Lille, à quatre jours de la parution de son livre-témoignage, Patrick Keil, surnommé "le petit procureur" ou "le petit juge". Il évoque sa descente aux enfers, la prison et sa rancœur contre la justice.
Le 21 juillet vous avez été révoqué de la magistrature. Où en est Patrick Keil ? J’essaie de remonter la
pente. Ce livre que je publie a été une catharsis. Bien plus fructueuse que les traitements thérapeutiques décidés par la juge d’instruction. Je réside dans le Nord, mon contrôle judiciaire m’interdit de paraître dans l’Hérault et l’Aude. Et cela fait un an que je n’ai pas vu mes trois enfants. La juge des affaires familiales m’a seulement autorisé à les rencontrer dans un lieu médiatisé, à Toulouse, une fois par mois… Pendant une heure.
Selon vous, tout est lié à l’affaire Festina dont vous étiez en charge à Lille, en 1998. Si c’était à refaire ? Festina, pour moi, au départ c’était une histoire de stups comme les autres, je ne l’ai pas vu venir. Je m’étais efforcé de ne pas apparaître médiatiquement, je le regrette aujourd’hui. Au palais de justice, on m’a quand même craché dessus dans l’ascenseur… Et après on m’a refusé ma mutation pour la Réunion car j’étais trop indépendant, j’ai payé l’affaire Festina, je suis devenu le petit juge de cette affaire. Si c’était à refaire, au point de vue personnel j’agirai de même, pour pouvoir me regarder dans une glace en allant plus loin même, en enquêtant sur les liaisons entre le vélo et le foot… Mais au point de vue professionnel, je suivrais les conseils amicaux de mes supérieurs de l’époque : "Ne mettez pas monsieur Virenque en examen".
Vous affirmez que sans l’affaire Festina vous ne vous seriez pas retrouvé en prison pour l’affaire de corruption ? Oui j’en suis certain. Regardez le procureur de Bayonne avec une carte bancaire volée pour être allé voir des dames de bonne ou mauvaise compagnie, c’est selon, a pris du sursis, il a été révoqué 5 ans et pourra ensuite reprendre sa carrière ! Moi c’est fini, alors que je ne me suis quand même pas payé des voyages à l’étranger ! Et j’étais tellement "ensuqué" à cause de l’alcool, j’étais mieux quand j’avais bu que quand je n’avais pas bu, j’ai tout laissé filé… Sans Festina, j’aurai été placé sous contrôle judiciaire, pas en détention provisoire. Pour une affaire aussi lourde, il faut rester droit dans ses bottes, parce que rien ne s’oublie. Regardez, cet été on m’a révoqué une semaine avant l’arrivée du Tour…
N’y a-t-il pas un brin de paranoïa de votre part ? C’est au lecteur de juger. Mais il y a trop d’éléments concordants, le terme de croc de boucher a déjà été utilisé… J’étais atypique et je n’ai jamais fait de courbettes à mes supérieurs. D’ailleurs, j’en veux à ma hiérarchie de ne pas m’avoir soutenu.
Vous êtes passé par Carcassonne puis Montpellier mais c’est quand même aussi votre vie privée qui a contribué à votre descente aux enfers… Oui, j’assume ma part de responsabilité, mais elle était dictée par mes difficultés professionnelles. Après il y a eu mon divorce et mon problème de santé, d’addiction alcoolique. Regardez à Montpellier, j’avais 9 200 procédures à traiter et mon procureur m’a rétorqué : "Ça ne vous fait que 30 procédures par jour". J’étais considéré comme le vilain petit canard, le procureur a dit de moi que j’étais un "cas social". Si j’avais eu une autre main secourable que celle du dentiste…
Qu’avez-vous retenu de la prison (1) ? La prison a été un traumatisme pour moi, soit on en sort brisé et ça finit très, très mal, soit on en sort révolté. Moi, j’ai eu une piqûre de rebelle, et l’idée d’écrire m’est venue en cellule, pour ne pas devenir fou. Lorsque j’étais écroué à la Santé, les autres codétenus dont l’ancien préfet Jean-Charles Marchiani et dont la cellule jouxtait la mienne, m’ont dit : "Il faut y aller !" Ce livre n’est pas une vengeance mais un coup de gueule. Au-delà de mon parcours personnel, c’est un cri d’alarme car la justice prend, aujourd’hui, un mauvais pli. Je fais un parallèle entre le système actuel et la magistrature de Vichy, c’est ce que j’ai senti à Montpellier.
Vous avez aussi connu la rue… Oui après la détention. Les foyers d’accueil, la rue… Cela a été pire que la prison car on ne peut pas en être libéré. J’ai été à deux doigts de me tuer en me disant que j’allais aller me jeter sur les rails du métro. Puis je me suis ravisé, me disant que cela ferait certainement plaisir à certains. Même si actuellement je ne touche plus d’aides et suis dans une situation financière extrêmement difficile.
Vous parlez aussi d’une autre corruption, celle de vos ex-collègues, aux "ordres". Vous réglez des comptes… Mais c’est la vérité ! La magistrature est carriériste et sous l’emprise du pouvoir. Pour réussir, il y a beaucoup de susceptibilités à ne pas froisser, beaucoup d’ascenseur à renvoyer. C’est pour cela qu’il n’y a pas d’affaires financières ou politiques, à Montpellier notamment, parce que là-bas c’est : "Ton ami est mon ami". Un magistrat qui va être nommé procureur général sait que les députés et les maires du ressort peuvent appeler la Chancellerie. Autre exemple : juste avant d’être arrêté à Montpellier, la garde à vue d’un médecin réputé, soupçonné de travail dissimulé, a été levée au bout d’une demie heure parce qu’il faisait partie d’une commission ministérielle et de certains réseaux. En fait, certaines catégories professionnelles sont épargnées, on prend des gants avec eux, comme les viticulteurs. Il y a vraiment une justice à deux vitesses.
Aujourd’hui, on vous sent revanchard avec ce livre. Dans ce livre, je me suis interdit d’y mettre certaines choses. Comme, par exemple, tout le bien que je pense de mes supérieurs directs et indirects… J’ai touché le fonds mais je suis vivant, je ne voudrais surtout pas redevenir magistrat et j’ai envie de dire comme Steve Mac Queen à la fin du film Papillon : "Bande de salopards, je ne suis pas encore mort !"
Jean-François CODOMIÉ et Yanick PHILIPPONNAT
(1) Il a été écroué du 14 août au 3 novembre 2008 à Seysses (Haute-Garonne) puis à Paris.