EntretienJean-Louis Trintignant : « J’aurais aimé être comme Charlie Chaplin »
L’acteur crée au théâtre de Lattes un solo sur des textes de Vian, Prévert, Desnos. Et il annonce son grand retour au cinéma au côté d’Isabelle Huppert.
Quel est le lien entre Boris Vian, Jacques Prévert et Robert Desnos ? Un esprit plein d’humour et le goût d’une grande liberté qui bouscule l’ordre établi, les institutions. Les trois sont proches de l’anarchie. Mais je n’ai pas voulu retenir l’aspect politique de leurs poèmes.
Comment les avez-vous choisis ? J’ai passé deux ou trois mois à lire. J’ai découvert beaucoup de textes que je ne connaissais pas. Et pourtant je fréquente ce trio que j’aime depuis longtemps à travers leurs écrits. J’ai écouté cet été l’enregistrement de L’écume des jours par Arthur H, sept heures : quel
magnifique roman ! On ne se rend pas compte à quel point il est important. Concernant mon spectacle, deux thèmes reviennent : l’amour et la mort. Mais ce n’est pas tellement sombre car Prévert, Desnos et Vian savent parler de choses graves avec beaucoup de légèreté.
Apollinaire et Aragon ont nourri vos précédents spectacles. Pourquoi la poésie vous attire autant ? C’est la forme que je préfère parce que c’est très concentré. En peu de mots, la poésie dit énormément de choses. Mais elle recèle aussi des non-dits. Elle est simple ou plus complexe et peut avoir plusieurs sens. Elle raconte des histoires dans une jolie langue. Et contrairement aux idées reçues, la poésie peut intéresser beaucoup de gens. Prévert disait qu’il ne voulait pas être édité mais chanté. Pour toucher le plus grand nombre. Sur scène, je suis moi-même accompagné d’un musicien, l’accordéoniste Daniel Mille.
Vous avez définitivement abandonné le cinéma ? Après une absence de douze ans, je pensais que je ne ferais plus de cinéma mais je viens de m’engager pour deux films. Dont un huis clos, avec Isabelle Huppert, mis en scène par Michael Haneke, dernière Palme d’or à Cannes avec Le Ruban blanc. Je ne sais guère plus sur ce film.
Et l’autre ? Il est d’un jeune réalisateur argentin, Santiago Hitegui, issu d’une génération de cinéastes qui font des choses intéressantes dans ce pays. Il m’a proposé un très joli sujet évoquant un épisode peu connu de l’histoire d’Argentine. Dans les années 70, un pouvoir fasciste s’est installé là-bas et pour former des brigades, il a fait appel à des instructeurs français, des anciens de l’OAS. Je jouerai l’un d’eux, un vieux monsieur resté en Argentine où il vit seul, pauvre, bénéficiant de compassion alors qu’il reste très dangereux…
Vous renouez avec le cinéma politique des films de Costa Gavras ? Le producteur veut faire quelque chose de différent. Le cinéma politique et engagé de Costa Gavras était important. Mais c’était il y a quarante ans. Le ton de ce film sera moins conventionnel. Le rôle me touche. Il est bien écrit. Mais sera-t-il distribué en France ?
Qu’est-ce qui vous a décidé à revenir au cinéma ? Deux ou trois amis m’ont beaucoup poussé. Et puis je suis cupide et au cinéma on gagne dix fois plus qu’au théâtre ! Non, je plaisante. D’ailleurs je ne sais pas si je ferai d’autres films. De toute façon, je vais mourir : c’est le seul projet inéluctable.
Vous êtes pessimiste… Je suis réaliste. Je vais avoir 80 ans. Bien sûr, comme beaucoup de gens de mon âge, je préférerais en avoir cinquante car j’aimerais faire plein de choses. Mais je ne sais pas si je vais encore rester dans le coup.
Vous êtes remis de votre accident de moto ? Remis oui, mais je ne fais plus de moto. C’était le deuxième gadin de ma vie. J’ai acheté un vélo tricycle pour ne plus me casser la figure.
Avez-vous des regrets dans votre carrière ? Oui, je n’ai pas pu mener complètement mon parcours de réalisateur. J’avais fait une école, l’Idhec, et ce métier me plaisait. J’aurais pu faire des choses intéressantes, même s’il me manquait un truc : le rapport avec les gens, avec les techniciens. Je n’ai pas insisté car mon boulot de comédien marchait bien. J’ai quand même réalisé deux longs métrages et pas mal de films pour la télé, notamment l’émission Dim Dam Dom où je me suis régalé. En fait, j’aurais bien aimé être comme Charlie Chaplin à la fois réalisateur et acteur.