MontpellierHistoire de Claire, chômeuse radiée des listes
Le gouvernement rencontre ce mardi les partenaires sociaux pour présenter les modalités d’application de son projet de loi sur les "droits et devoirs des demandeurs d'emploi"(1), un texte très critiqué par la gauche et les syndicats.
Claire a 39 ans. Maman d’une petite Julie de 7 ans, elle est titulaire d’un DEA de sociologie, ce qui équivaut à 5 ans d’études après le baccalauréat, elle a été radiée de l’assurance-chômage au mois de juin. Rencontre.
« Je n’ai jamais cessé de travailler, depuis que je suis sortie de l’université » se défend la jeune femme en servant un thé à la menthe, dans son petit studio, situé au douzième étage d’une HLM de l’avenue Heidelberg, à la Paillade. Elle
étale sur la table ses feuilles de paye comme autant de témoignages de sa galère : secrétaire d’une association caritative, plongeuse dans un restaurant de Palavas, vendeuse dans une boutique de vêtements du centre-ville de Montpellier, distributrice de journaux, caissière de supermarché, rédactrice d’un city-guide Internet, garde-malade… Son histoire a tout d’un inventaire à la Prévert.
« Mes diplômes ne me servent à rien, alors je prends tout ce que je trouve, j’ai même distribué des prospectus pour un cirque, il y a deux ans » plaide-t-elle, un peu amère. « Voilà sept ans, j’ai créé ma propre entreprise, poussée par l’ANPE. Je faisais des ménages dans les immeubles du quartier, et on avait mis en place un système d’aide aux personnes âgées avec deux autres amies. Mais après la deuxième année, les charges sont devenues trop lourdes et, malgré le fait que l’entreprise était rentable, on a dû la mettre en liquidation ». Une opération qui a privé Claire d’allocations-chômage pendant près de deux ans. « Quand on crée une entreprise on n'a plus droit à rien si on fait faillite, explique-t-elle. C’est sans doute la raison pour laquelle on nous pousse à le faire ».
Elle réussit heureusement à trouver un emploi de caissière à mi-temps dans un supermarché voisin, et à retrouver une stabilité. « Je recommençais à faire des projets. Et c’est alors que j’ai accepté une formation rémunérée en secrétariat médical financée par le Conseil régional ». Sur la proposition de l’ANPE, elle quitte son emploi pour retourner étudier pendant un an à l’Afpa (Association nationale pour la formation professionnelle des adultes) de Montpellier. « Ca faisait drôle de reprendre des études après si longtemps, mais je m’y suis faite. On touchait 700 euros par mois, ce qui était mieux que mon salaire de caissière, et je me disais que j’allais enfin trouver un vrai travail ».
Mais, nantie de son certificat d’aptitude, au sortir de sa formation, elle ne trouve aucune place. « J’étais en colère, et j’avais l’impression d’avoir perdu mon temps. J’allais à l’ANPE tous les jours, mais c’était toujours les mêmes offres d’emploi qu’on me proposait, sans aucun rapport ni avec ma formation, ni aves mes moyens physiques ». Des centaines de lettres de motivation plus tard, elle doit se rendre à l’évidence : le marché de l’emploi régional n’avait pas besoin d’une nouvelle secrétaire médicale.
« Il fallait quand même que je fasse quelque chose, car j’étais en fin de droits, alors j’ai accepté de faire un peu tout ce qui me tombait sous la main ». Des emplois, comme on en trouve souvent, où il n’y a pas souvent de fiche de paye. « J’ai été barmaid pendant une saison à Palavas, maintenant je suis vendeuse d’articles de sports dans une petite boutique du littoral ».
« J’ai l’avantage de n’être pas très dépensière. Je fais mes courses pour la semaine avec 50 euros et mon loyer est de 243 euros. Je ne sors jamais dans les bars ou au cinéma. Je ne pars pas en vacances. Tout le superflu c’est pour ma fille. » Pourtant, le 1er juin dernier, elle a été radiée de l’ANPE, au motif qu’elle n’avait ni travaillé ni fait preuve d’une quelconque recherche d’emploi. « Je me suis pourtant rendue à toutes les convocations, même si c’était très compliqué en travaillant, et mon conseiller savait que j’étais obligée de bosser au noir pour vivre ». Une radiation qui ne change pas grand chose, puisqu’elle ne touchait plus aucune allocation de l’organisme depuis plusieurs années.
Son avis au sujet de la réforme que met en place le gouvernement est sans appel. « L’histoire des offres valables d’emploi, c’est du bidon. On ne nous propose jamais rien qui ait un rapport avec nos compétences. Si on est conducteur de grue il y a des propositions, mais on n’a pas besoin de l’ANPE pour trouver du travail. Tout ça c’est juste une façon de continuer à laisser croire que tous les chômeurs sont des feignants qui ne veulent pas travailler ».
Une étude publiée en juin dernier étaye cette affirmation. « Seuls 2 % des personnes se déclarant au chômage ne souhaitent pas travailler à l’avenir, essentiellement pour des raisons de santé », note l’étude de la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) et de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) .
L’étude souligne que le refus de travailler ne figure pas dans les « freins à l’emploi », mais les demandeurs d’emploi sont disposés à d’importantes concessions : 75 % d’entre eux accepteraient un emploi d’un niveau inférieur à leur qualification, près de 50% consentiraient à déménager si « on leur proposait un emploi ferme ou dans une perspective d’activité sûre ». Bien que la très grande majorité souhaitent un emploi à temps plein, près de la moitié « accepteraient n’importe quelle durée du travail ».
Voilà qui contredit un peu plus la fameuse hypothèse gouvernementale des « 300 000 offres d’emplois non satisfaites ». En réalité, toute offre déposée dans plusieurs agences ANPE est comptabilisée autant de fois même si elle ne correspond qu’à un seul poste de travail. Ce qui relativise d’autant le problème, au demeurant réel, de l’inadéquation qualitative entre offre et demande.
(1) Le texte, adopté par les parlementaires cet été, prévoit qu’après deux « offres valables d’emploi» (OVE) refusées, les chômeurs s'exposent à une radiation de 2 mois, et non pas seulement une suspension des indemnités de 15 jours, comme c’était le cas auparavant. Les chômeurs encourent également 2 mois de radiation s'ils refusent de réviser régulièrement leur projet professionnel. Quitte à le revoir à la baisse à leurs ambitions.