RoujanLa révolte des ciflorettes au secours de l’agriculture paysanne
Totalement absentes du Languedoc-Roussillon voilà à peine 10 ans, les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (Amap) sont en train de s’implanter à une très grande vitesse dans notre région (1), drainant un public de consommateurs en quête de « produits vrais » de plus en plus nombreux.
Nous sommes allés à la rencontre de Dorothée et Julien, un jeune couple d’agriculteurs installés entre Roujan et Vailhan, dans l’Hérault, qui a décidé de se structurer dans « la révolte des Ciflorettes », une Amap qui existe depuis moins d’une année.
Arrivé un peu par hasard dans l’agriculture biologique, Julien Jolicoeur représente l’archétype même du passionné. Ce jeune Avignonnais de 27 ans, au nom taillé comme un gant, se destinait
d’abord à la viticulture et l’œnologie. Il a redécouvert le goût de la terre et de la production naturelle. « J’avais ça en moi depuis toujours et quand j’ai vu qu’il existait une vraie demande pour des fruits et légumes bio dans la région de Roujan, j’ai décidé de m’installer ici ». Une parcelle de 2,5 ha, située juste au dessus de la Peyne, la petite rivière qui arrose Pézenas, lui a suffit pour se lancer.
De son côté, Dorothée Albert, originaire de Mazamet, dans le Tarn, travaillait dans l’hôtellerie à la Grande-Motte. Elle a décidé de le rejoindre dès que l’exploitation a été suffisamment productive pour les faire vivre tous les deux. « Nous avions entendu parler des Amap, mais nous ne nous sentions pas prêts d’emblée. Il a fallu plusieurs rencontres, notamment avec un groupe de Montpellier, puis l’investissement de Christelle Kernaleguen, la présidente de l’association, pour que ça démarre vraiment » explique Dorothée.
Aujourd’hui, 50 paniers (qui nourrissent environ 70 familles installées de Pézenas à Roujan), sont distribués chaque semaine. « On y gagne une vraie reconnaissance de notre travail. Avant, nous ignorions si tout ce que nous produisions serait vendu, maintenant nous sommes certains que rien n’est gâché » explique Dorothée. « Ca a restauré un vrai lien avec les consommateurs, qui peuvent venir dans l’exploitation comme s’ils allaient dans leurs propres jardins. Ils savent exactement où et comment tout ce qu’ils mangent est produit » rajoute Julien Jolicoeur. « Nous avons été très surpris de l’engouement populaire pour le projet dès le début, explique Christelle Kernaleguen, la présidente de l'association. Le groupe s’est bâti en moins d’un mois et la vente de toute la production de l’année assurée moins de deux mois après le lancement de l’association ».
Pourtant, quand on observe les légumes d’un des paniers que fournit l’association chaque semaine c’est la diversité, tant en forme qu’en variété, qui surprend. « La structure de vente permet de réapprendre aux gens que tout ce qui pousse dans la nature n’est pas calibré et standard, malgré ce que tente de faire croire l’industrie agro-alimentaire. Nous cultivons quantité de variétés anciennes et chaque légume a sa spécificité » explique Julien. Une douzaine de variétés différentes de tomates, de toutes les couleurs, du jaune citron au rouge vermillon, voilà qui donne du goût au gaspacho andalou. « Nous travaillons avec Daniel Post, du Conservatoire de la tomate à Lodève, qui en cultive près de 300 variétés différentes, autant dire qu’il y a de la diversité » sourit Dorothée.
Une démarche militante que Julien prend avec philosophie. « J’ai de la chance de ne pas être issu d’une famille d’agriculteurs, et de n’avoir pas été habitué à utiliser des produits chimiques » explique-t-il. « Quand on les voit équipés de combinaison intégrale et de masque à gaz pour épandre leurs produits, il y a des questions qu’on se pose ». Un haussement d’épaule pour Dorothée : « Au début de l’été les aubergines ont été attaquées par des pucerons, on a laissé faire la nature et l’équilibre s’est fait tout seul : les coccinelles sont arrivées et ont fait place nette ». Un regard proche de celui de Julien, qui s’inquiète aussi de l’avenir : « J’ai envie de transmettre quelque chose à mes enfants, quelque chose de sain. L’équilibre naturel des sols est de plus en plus précaire, les sols mourants ».
Une conviction que partage Christelle Kernaleguen, la présidente de l’association. Prof d’anglais à Murviel-lès-Béziers, elle voulait juste donner un coup de main au jeune couple quand elle s’est retrouvée propulsée à la tête de la structure. « Entre la première réunion en avril et la première assemblée générale en juin, ça a été très rapide » raconte-t-elle. « C’était l’époque des ciflorettes, des petites fraises proches de la gariguette qu’on trouvait dans les paniers à cette époque-là et que tout le monde adorait. Le nom de l’association s’est imposé de lui-même. On voulait exprimer notre colère vis-à-vis du système et notre envie de sortir du système de consommation, des supermarchés et de se réapproprier notre territoire. Ca a été la Révolte des ciflorettes à l’unanimité ».
Pique-niques entre les membres de l’association, rencontres avec des agriculteurs intéressés par l’expérience, comme François Lecorre, un jeune paysan installé au domaine de la Condamine, à Nézignan l’Evêque, qui envisage de tenter l’expérience, listes d’attente de plus en plus longues pour les consommateurs qui ont envie de la rejoindre, le mouvement est en train de prendre de l’ampleur. Une grande réunion entre les différentes Amap de l’Hérault est d’ailleurs prévue le 28 septembre prochain à Villeveyrac. « Les consommateurs ont besoin de visibilité. Ils ont besoin de savoir vers qui se tourner car les demandes deviennent de plus nombreuses sans que nous puissions y répondre » plaide Dorothée Albert.
La petite exploitation, qui emploie le couple et une saisonnière à mi-temps pendant l’été, commence juste à sortir la tête de l’eau. « On aurait pas pu s’en sortir si vite sans l’Amap, souligne Dorothée. Les charges en début d’année sont énormes, surtout pour une petite exploitation comme la nôtre. Mais, si ça a été dur en janvier, je suis plus sereine pour le début de l’année prochaine, puisque nos débouchés et notre trésorerie sont maintenant assurés ».
Au programme des cultures d’automne : carottes, radis-rave, panais, topinambour, pommes de terre, épinard, blettes et crosnes. «Revenir aux légumes de saison, redécouvrir des goûts et des recettes oubliés, s’adapter à la nature plutôt que la contraindre, c’est cela le message essentiel» conclut Christelle Kernaleguen, la meneuse des insurgés.