« Vous êtes mutés en Languedoc-Roussillon. » Quel fonctionnaire ne s'est-il pas vu les pieds en éventail sur la plage, sous le chaud soleil méditerranéen... Le bonheur du jeune enseignant, par exemple, pensant qu'il n'aurait jamais assez de points pour franchir les frontières de cette académie de Montpellier, tant de fois vue en rêves. « En Languedoc-Roussillon, à Mende. »
La phrase tombe comme un couperet. Vite, une carte, un atlas de géographie... Amande ? A Mande ? Ah, Mende ? ! Douche froide confirmée dès les premières semaines après la rentrée quand il faudra troquer le tee-shirt pour la polaire... Voire, très vite la doudoune en plume, un accessoire vestimentaire, qui, comme les pneus neige, si on s'y prend bien, peut durer huit mois, six dans le meilleur des cas !
Le
Languedoc-Roussillon, engagez-vous qu'ils disaient, rengagez-vous ! Vous en tout cas on ne vous y reprendra plus. Et la Lozère, pour le fonctionnaire déconfit (même si ce sont ses prédécesseurs qui ont imaginé, en 1955, ce rapprochement des départements), aurait mieux fait de se regrouper avec l'Auvergne, ça aurait été bien moins trompeur. Le Languedoc-Roussillon... Fi ! A l'aube de ses cinquante années d'existence, le Languedoc-Roussillon, regroupement de deux provinces royales datant du XIIIe siècle se voit affubler, par l'érudit seigneur de Montpellier du nouveau nom - repris de l'histoire ancienne - de Septimanie.
Septimanie... Retour dans la bibliothèque, rayon bouquins d'histoire cette fois. Le bon vieux Mourre des familles annonce laconiquement : « Partie de la Gaule méridionale conservée par les Wisigoths après la bataille de Vouillé (507) ; cette région s'étendait entre le Rhône et les Pyrénées et correspondait approximativement aux départements du Gard, de l'Hérault, de l'Aude et des Pyrénées Orientales ; elle tirait son nom soit des sept villes principales qui y étaient comprises (Narbonne, Agde, Béziers, Maguelone, Carcassonne, Elne et Lodève), soit du mot latin septimani, soldats de la VIIe légion, qui y avaient formé une colonie au début de l'époque impériale... » Ce nom apparaît en tout cas, pour la première fois, dans une lettre de Sidoine Apollinaire, en 473. La Bête s'y reprend à deux fois, relit le chapitre...
Le dictionnaire d'histoire de France de Perrin confirme : « Région reprenant approximativement, au début du Moyen Age, les limites de l'ancienne Narbonnaise Première (actuels départements des Pyrénées Orientales, de l'Aude, de l'Hérault et du Gard). » La Bête n'a pas besoin de réajuster ses lunettes. Cette fois, elle a bien compris. Exit donc la Lozère et son chef-lieu mendois. Languedoc-Roussillon ou Septimanie... Le fonctionnaire, nouvellement muté, n'est pas plus avancé ! Ni plus au soleil ! Mais la Bête ne peut y croire. Comment ce bon seigneur de l'Hérault, ce héraut à lui tout seul, celui qui avait promis de faire de la Lozère sa terre de mission, sa croisade, pouvait-il ainsi la rayer de la carte, par l'évocation d'un seul nom ? Non. Ce grand vainqueur magnanime, ce César des temps modernes ne pouvait pas faire preuve d'un tel esprit revanchard. La Bête poursuit sa recherche, fouille dans d'autres livres... Voilà enfin, LE dictionnaire du Moyen Age de Gauvard, Libera et Zink (édition Puf)... Septimanie...
Deux pages et quatre colonnes d'une minuscule écriture... La Bête s'y perd, s'épuise, s'embrouille... Wisigoths, musulmans, Charles Martel, Charlemagne, Louis Le Pieux, Guillaume d'Orange, Bernard, Charles le Chauve, Bernard (le fils aîné du premier), Frédelon, Odalric, Onfroi... On est déjà au IXe siècle et le nom de Gothie se substitue peu à peu à celui de Septimanie. Il faut attendre l'entrée dans l'histoire des comtes de Toulouse, les Raymond, du Ier au VIIe pour voir le Gévaudan comme le Rouergue, dont ils sont aussi les maîtres, enfin associé à la Gothie. Enfin, bon, bref... Du temps de la Septimanie, la vraie, l'unique... Le Gévaudan, ancêtre de notre Lozère faisait plutôt partie de l'Auvergne. Tiens, encore... La Lozère n'aurait donc aucune légitimité à être rattachée au Languedoc-Roussillon, pas plus qu'à la Septimanie donc ! Et toc ! Ceci ne peut sûrement être qu'une coïncidence malheureuse, un mauvais hasard.
Rien de bien significatif... Absolument rien qui pourrait laisser penser que la Lozère deviendrait invisible, inexistante... Rayée de la carte donc (et des lignes budgétaires inhérentes ?). Ce ne sont que les vassaux du seigneur vaincu, replié au pied du Sabot qui pourraient faire courir de tels bruits infondés. Rien d'autre. Entre nobles gens, point question de vengeance ou de coups bas. Il n'empêche... Cette Septimanie-là se serait appelée Octomanie, la Lozère et ses irréductibles habitants ne s'en seraient pas plus mal portés !